« Détruisons l’Europe par la relance ! »

La veille de la Fête de l’Europe, une tribune de Jacques Attali et de Pascal Lamy a été publiée dans Le Monde : Construisons une Europe de la relance. Certains fédéralistes ont malheureusement co-signé cette prise de position très discutable. Chers amis fédéralistes, vous promettez là que le fédéralisme résoudra la crise, or c’est une promesse que vous ne pourrez pas tenir, notamment parce que les solutions avancées ne peuvent pas fonctionner. Vous utilisez un mauvais prétexte pour faire avancer le fédéralisme en Europe. Or, que croyez-vous qu’il se produira lorsque, dans quelques années, chacun pourra constater que cette Europe de la relance fut un cuisant échec ?

Un gouvernement européen source de croissance ?

[…] crise de confiance dans la soutenabilité des dettes publiques […] Les taux d’intérêt ont alors atteint des sommets […]

Il faut […] commencer par circonscrire les dettes du passé des pays de la zone euro en en mutualisant une partie. Ceci diminuera les taux d’intérêt et redonnera des marges de manœuvre aux pays endettés.

Dans cette tribune on nous rappelle fort justement qu’au sein de la zone euro des États sont en situation de surendettement. Or en quoi consiste la solution avancée par ses signataires ? Mutualiser la dette, c’est-à-dire :

  1. récompenser les pays irresponsables sur le dos des bons gestionnaires, et on appelle cela « solidarité »,
  2. alourdir la dette de pays déjà très endettés, mais pas au point d’avoir à les secourir dans l’immédiat,
  3. réduire le risque des créanciers, risque qu’ils ont pourtant eux-même estimé et assumé.

L’objectif ? Faire en sorte que les taux d’intérêt diminuent pour que ces États puissent plus facilement s’endetter afin d’avoir des marges de manœuvre. Il s’agit donc de soigner la dette… par de la dette. Brillant.

[…] les industriels ont tous sur la table des projets à l’échelle européenne dont les financements nécessitent un concours de tous les pays.

Pour que l’Europe connaisse à nouveau la croissance économique, Messieurs Attali et Lamy proposent les projects bonds. On parle là d’investir plus de 1000 milliards d’euros. Comment sera financé cet énorme gâteau, qui aiguisera les appétits des lobbyistes et des corrupteurs ? Il le sera par de l’endettement ! Oui, nous allons financer la « relance de l’économie » par de la dette, la source du problème. Génial.

Mais nos auteurs s’interrogent : pourquoi les investisseurs auraient-ils confiance, pourquoi nous prêteraient-ils avec un taux bas, synonyme de risque très faible ? Réponse des signataires : il y aurait une rétrocession d’une partie des TVA nationales à l’Europe, ou encore la création d’une taxe carbone et d’une taxe sur les transactions financières. Donc les États, qui ont pourtant à charge la justice, la défense, la sécurité intérieure ou encore les infrastructures, vont devoir laisser s’échapper une partie de leurs revenus et permettre l’instauration de taxes qui nuiront à leur économie pour que l’Europe «investisse dans des projets générateurs de revenus futurs».

Des projets… «générateurs de revenus futurs»… Faut-il comprendre « rentables » ? Mais si ces projets étaient rentables :

  1. les investisseurs pourraient investir directement sans passer par ces projects bonds,
  2. les investisseurs n’auraient pas besoin de garanties comme le « budget fédéral » pour prêter à un taux bas.

Précisons donc leur propos : il s’agit en fait de «projets générateurs de revenus futurs inférieurs au retour sur investissement». Il ne s’agit donc pas de « bonne dette ». Ces industriels doivent être contents, ils ont des projets à l’échelle européenne qui ne sont pas rentables, mais ils peuvent compter sur ces Messieurs Attali et Lamy pour mettre à leur disposition l’argent du contribuable et sa capacité d’endettement.

L’idée de ces projects bonds est donc la suivante : réduire les revenus des États au profit de l’Europe pour que celle-ci prenne des risques pour le plus grand bénéfice d’industriels.

D’une manière générale, l’idée principale est bien de stimuler l’économie par la dépense publique, elle-même financée par la dette essentiellement. En France, en 2011, cette dépense publique représentait 56% du PIB…. Nous en faut-il encore une couche ? Quant à la dette, elle atteint la somme astronomique de 1717,3 milliards d’euros pour la même période, soit 85,8% en point de PIB. Faut-il l’alourdir encore un peu plus ?

Des promesses à ne pas faire

[…] une crise politique et sociale majeure risque d’emporter les pays de la zone euro s’ils ne franchissent pas une étape supplémentaire d’intégration.

Il eût été plus correct d’écrire « des pays » et non « les pays ». Car, dans la zone euro, des pays se portent fort mal, d’autres fort bien. Cette tribune renforce la thèse pourtant fausse de «crise de l’euro» ou de «crise de la zone euro», alors qu’il s’agit de crises de dettes souveraines de certains pays (hors-zone-euro également). Crises qui ne sont pas de nature à menacer l’euro, ni la BCE. Cette dernière devrait d’ailleurs rester indépendante et persévérer dans sa mission : maintenir l’euro stable.

Les signataires entretiennent un discours alarmiste au sujet de l’euro, ils nourrissent ainsi les «discours populistes» qui, eux, menacent véritablement notre monnaie et toute la construction européenne.

La survie de la zone euro passe par un gouvernement économique et un budget européen de croissance. Le fédéralisme est donc seul capable d’éviter les conséquences désastreuses de son effondrement sur notre niveau de vie.

Voilà qui est totalement faux et, en tant que fédéraliste, je suis consterné que de tels arguments soient avancés parce que la cause fédéraliste en est totalement décrédibilisée. On nous vend de plus en plus le fédéralisme comme solution à la crise, avec ce fameux « gouvernement économique ». Mais que se passera-t-il si nous fédéralisons l’Europe avec ces promesses et que la situation reste stable ou s’empire ?

Les pères fondateurs de l’Europe avaient promis la paix et force est de constater que c’est encore aujourd’hui un inestimable succès. Le rôle de l’Europe n’est pas d’administrer l’économie, ni de la stimuler, ni de devenir un organisme caritatif, ni de s’ingérer dans les plus petites affaires des européens (principe de subsidiarité). Non, son rôle devrait être de maintenir cette paix intérieure, de garantir nos libertés à nous, européens, et également de faire entendre notre voix à travers le monde. Autrement dit, le projet fédéraliste devrait essentiellement se porter aujourd’hui sur la diplomatie et l’armée. Une seule diplomatie et une seule armée.

Ne détruisons pas l’Europe par la relance

Les fédéralistes européens doivent s’arrêter un instant et faire le point sur leurs objectifs [NB : évidemment je suis partiellement en désaccord avec le point 4 du lien] : quelle fédération européenne souhaitez-vous ?

Aujourd’hui, nous, fédéralistes, avons deux possibilités :

  1. Réaffirmer l’importance du principe de subsidiarité et de la séparation des pouvoirs. Militer pour une Europe fédérale, polycentrique, démocratique, respectueuse de la diversité européenne, protégeant les libertés fondamentales et ayant des compétences limitées et clairement définies (diplomatie, armée, certains types d’infrastructures, organismes de coopération). Notre promesse sera la suivante : nous promettons une Europe qui pèsera à l’international et qui sera en mesure de défendre les Européens. Ce projet est une nécessité pour notre avenir.
  2. Utiliser la crise pour faire avancer le fédéralisme en essayant de trouver des réponses économiques et fiscales à l’échelle européenne. Faire croire que l’interventionnisme décomplexé à l’échelle européenne et que le fédéralisme résoudront la crise économique et généreront croissance et stabilité.

La première possibilité est audacieuse. Elle demande rigueur, patience et beaucoup de pédagogie, surtout en France, pour expliquer qu’une Europe fédérale ne détruira pas les identités locales et nationales. Il va falloir lutter contre la tentation de tout contrôler, administrer, uniformiser. Bref, il s’agit respecter scrupuleusement le principe de subsidiarité. Il s’agit presque d’inverser la situation actuelle, où l’Union Européenne se mêle de tout, sauf de l’armée et de la diplomatie, ou si peu, pour arriver à une Fédération européenne qui ne s’occuperait de presque rien, sauf de la diplomatie et de l’armée.

Quant à la deuxième possibilité, elle implique des promesses qui ne pourront pas être tenues. Parce que ces choix, malgré vos désirs, ne feront que nourrir la technocratie européenne au détriment de la démocratie. Les solutions que vous avancez ne fonctionneront pas et mèneront à plus de centralisation et plus d’uniformisation, deux choses que les citoyens européens ne veulent absolument pas. Deux choses que de nombreux fédéralistes ne veulent pas non plus.

Chers fédéralistes européens, ne tombez dans la facilité des promesses démagogiques. En persévérant avec ces miroirs aux alouettes que sont les projects bonds ou un « gouvernement économique », vous risquez de condamner l’idée fédérale en Europe, dont l’abandon peut remettre en cause toute la construction européenne. Arrêtez de faire le jeu des nationalistes, arrêtez de charger l’euro, arrêtez de faire croire qu’il est menacé, arrêtez de prétexter la crise économique pour faire avancer le fédéralisme, arrêtez de co-signer des tribunes qui proposent des solutions aussi inefficaces pour l’Europe que dangereuses pour nos aspirations européennes, arrêtez de faire croire que l’Europe est la réponse à tout, cela revient à dire que l’État l’est, or ce n’est pas le cas.

Comme on dit en Alsace, seuls les poissons morts nagent avec le courant. Le courant c’est celui de la relance économique par des politiques européennes. Réagissez ! Les fédéralistes ne sont pas morts, ils doivent revenir aux sources et porter l’Europe fédérale sur d’autres enjeux !